l'histoire est un combat

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La maladie congénitale de « Secrets d’histoire »

Capture d'écran de l'émission "Secrets d'histoire" "Danton : aux armes citoyens", diffusée le 14 juillet 2014. Portrait de Georges-Jacques Danton par Constance-Marie Charpentier (1792)

Capture d’écran de l’émission « Secrets d’histoire » « Danton : aux armes citoyens », diffusée le 14 juillet 2014. Portrait de Georges-Jacques Danton par Constance-Marie Charpentier (1792)

Les lecteurs assidus de ce blog auront depuis longtemps compris que, pour diverses raisons – toutes différentes d’une idiote jalousie de notre part vis-à-vis de son succès médiatique confirmé -, nous ne sommes pas un très grand amateur des productions audiovisuelles « historiques » de Stéphane Bern, notamment ses différents « Secrets d’histoire ». En effet, malgré l’affirmation véhémente d’un intérêt pour « l’histoire des pauvres » à travers le prisme des « grands », dans cette interview, il est clair pour nous que le portrait lénifiant et hagiographique d’un « grand homme » est un aspect prédominant de façon plutôt exagérée dans les différentes numéros de l’émission.

Toutefois, ce n’est pas pour reprendre à l’envie ces critiques déjà exprimées ailleurs – et pas que sur ce blog, mais aussi et surtout par les auteurs du livre Les historiens de garde -, que nous décidons d’occuper les prochaines lignes. Cela serait inutile et témoignerait plus de la rancœur contre le personnage Stéphane Bern qu’une volonté de décortiquer les raisons de son succès et ainsi trouver des parades les plus intelligentes possibles. Décortiquer pour comprendre, peut-être s’inspirer et, in fine, faire plus qualitatif.

De fait, quand bien même nous savons pertinemment qu’un tel problème ne peut être résolu, en fin de compte, que par une action collective et concertée, nous voudrions apporter un élément qui, nous semble-t-il, n’a pas encore été versé dans le débat. Celui-ci résume bien, dans le fond, une certaine façon de mettre en action de la « vulgarisation » historique. Et ce avec tout ce que cela a d’intéressant, mais aussi de perturbant.

Même si nous ne regardons pas avec une assiduité absolue les diffusions de l’émission, par curiosité et un peu d’intrigue, nous nous sommes abandonné à être un téléspectateur d’un soir de « Secrets d’histoire » pour l’épisode spécial consacré à Danton, le 14 juillet dernier. Suite à cela et après une intense réflexion, nous avons constaté qu’il serait possible d’émettre certaines critiques ou de s’interroger sur certains choix, de fond (un procès un peu manichéen de « Robespierre le méchant » contre « Danton le gentil » – et avec les incidences historiographiques et politiques que cela insinue) comme de forme (les présences du ministre de l’Economie Arnaud Montebourg ou du descendant de Danton, Christian Arnoux-Danton, parmi les invités), mais là n’est pas notre propos pour ce billet. Nous voudrions discuter de la structure même de l’émission, de sa conception scénaristique et ce que cela nous dit de la façon dont Stéphane Bern et son équipe de production pensent l’histoire. Nous allons donc nous essayer en quelque sorte à un « méta Secrets d’histoire ».

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L’histoire visible est-elle réactionnaire ?

Charles Maurras (1868-1952), principal intellectuel de l'Action Française

Charles Maurras (1868-1952), principal intellectuel de l’Action Française

Je voudrais mettre aujourd’hui en avant un article qui s’il est un peu polémique sur la fin n’en a pas moins un certain intérêt. Il est signé Aminata Liberterry – est-ce un pseudonyme ? – et provient du site internet et s’interroge pour savoir « Pourquoi l’histoire « visible » est-elle réactionnaire ? ». De fait l’analyse de l’auteur sur l’ensemble du système médiatique autour de ces « experts » historiques autoproclamés est juste. Les véritables experts, entendus ici comme détenteurs d’un savoir reconnu par la communauté de sa discipline et ce par l’intermédiaire ou non de diplômes universitaires, sont complètement absents des programmes audiovisuels. La présence de Fabrice d’Almeida et de son émission La case du siècle est plus une exception qu’une règle.

Aujourd’hui, les chiffres de vente semblent vertu. Parce que les livres se vendent beaucoup, on les dit « populaires ». Mais le raisonnement se mord la queue, car, s’ils se vendent beaucoup, c’est aussi qu’ils ont été beaucoup promus et beaucoup distribués. La chose ne serait pas grave si nous étions à une époque où des études sérieuses comme Montaillou, village occitan d’Emmanuel Le Roy Ladurie (1975) pouvaient devenir des best-sellers. Mais il y a longtemps que, même sur la chaîne censée être éducative (France 5), des Georges Duby ne nous racontent plus « Le Temps des cathédrales » et des Marc Ferro ne nous analysent plus les actualités cinématographiques comparées de la Deuxième Guerre mondiale. Le public n’a plus aucun contact direct à la télévision avec des historiens réalisant un travail de fond, hormis ces bribes d’interviews-alibis de « spécialistes » instrumentalisés par les journalistes.

A l’heure où sort un livre polémique qui ose dénoncer les dérives de l’histoire « visible » (Les Historiens de garde aux éditions inculte), essayons d’analyser les mécanismes de cette construction rétrospective du passé telle qu’elle est montrée aujourd’hui en France. La chose est grave en effet car les créateurs et les savants ont été éliminés des écrans, dont politiques, sportifs, présentateurs et producteurs divers se partagent l’exclusivité (et la manne souvent). La chute intellectuelle –préoccupante parce que les « pas vus à la télé » n’existent plus– est telle que, par exemple, il faut appeler « Grand public » une émission culturelle de 3e partie de soirée sur France 2 en février 2013. Là, une présentatrice non-spécialiste sourit et représente les « minorités visibles » en alignant le mercredi 13 février à partir de 23h10 : Bruce Willis, José Garcia, Charlotte Gainsbourg (pour savoir si elle a fait l‘amour en vrai dans un film de Lars von Trier), Véronique Sanson, en « littérature » Musso contre Lévy, Nicolas Sirkis d’Indochine, Star Wars et l’affaire du tag au Louvre-Lens (présenté comme un « décryptage »).

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Les dates, malaise de l’historien ou l’incompréhension entre la communauté scientifique et la société

Le bâtiment parisien des Archives Nationales, siège du projet de la Maison de l'Histoire de France

Le bâtiment parisien des Archives Nationales, siège du projet de la Maison de l’Histoire de France

Quel historien, ou étudiant en histoire, n’a pas vécu le malaise de l’incompréhension au moment où, lors d’un repas de famille ou d’une discussion avec d’autres non historiens ou non passionnés par Clio, on ne sait pas répondre à la question fatidique du :  » Que s’est-il passé au jour A, mois B de l’année Y ? ». Vu que nous ne sommes pas tous des érudits sur l’ensemble des périodes historiques, cette déconvenue est relativement fréquente. Dans le regard des autres et, allons plus loin, de la société toute entière, c’est comme si nous ne servions à rien puisque nous ne sommes pas en mesure d’effectuer ce qu’elle attends de nous : être une tête bien remplie de dates en tous genres et donc de personnages historiques hauts en couleurs. De même, la mauvaise popularité de l’Histoire, institutionnelle non la discipline en tant que chose intellectuelle et éthérée, vient également, à mon sens, du fait que la communauté universitaire a depuis bien longtemps fait son Bade Godesberg en matière de grands personnages historiques. Après la négation d’un quelconque poids à partir de l’Ecole des Annales, en réaction à leur omniprésence dans l’historiographie positiviste, on doit noter que le genre de la biographie historique revient en force depuis quelques décennies, que cela soit écrit par des membres de la communauté scientifique (Constantin par Vincent Puech ou le Sophocle de Jacques Jouanna) ou des non historiens (comme, par exemple, Francois Bayrou à propos d’Henri IV ou Jack Lang au sujet de Laurent le Magnifique). De même à la télévision avec des émissions telles que Secrets d’histoire ou L’ombre d’un doute. Dans ces deux dernières, la première de manière un peu plus nuancée que la seconde, le souffle épique est désormais couplé à une recherche de divertissement, à grands renforts de sexe, complots, trahisons, argent et autres luxures.

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