l'histoire est un combat

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Assassin’s Creed Unity et la mémoire politique

Voici donc à quoi ressemble l'obscur objet de cette tempête dans un verre d'eau

Voici donc à quoi ressemble l’obscur objet de cette tempête dans un verre d’eau

Que de débats ! Que de réactions épidermiques ! Que de lignes – souvent intelligentes, parfois beaucoup moins – écrites à propos de la toile de fond historique du jeu vidéo Assassin’s Creed Unity, sorti récemment sur consoles et PC. Tous les acteurs ayant pris part à l’élaboration de ce « produit culturel » (concepteurs du jeu vidéo, historiens ayant eu fonction de conseillers historiques [Laurent Turcot et Jean-Clément Martin] etc…) ont répondu à l’accusation en diabolisation de la période de la Révolution française et du personnage de Maximilien Robespierre, lancée par deux cadres du Parti de Gauche, Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière. De même, les médias ont convoqué l’avis d’autres historiens de la période révolutionnaire, notamment Michel Biard, Hervé Leuwers et Guillaume Mazeau.

A la lumière de tout ce qui a déjà été écrit ou exprimé sur le sujet, on pourrait légitimement s’interroger sur la pertinence et l’intérêt de notre bafouille actuelle dans la polémique. Avec nos faibles moyens et notre sommaire connaissance de la pléthorique historiographie de la Révolution française, nous voudrions essayer de prendre un peu de hauteur pour raisonner en termes de place de l’historien dans la société et du rapport de segments de la société française à l’histoire. Notre angle d’interrogation de la polémique ne s’attachera donc pas réellement aux faits, notamment parce qu’il a été clairement démontré que des erreurs factuelles se sont glissées, de manière plus ou moins volontaires, dans le scénario du jeu et que donc tout propos supplémentaire ne serait qu’une redite moins bien écrite des arguments d’autrui.

Alexis Corbière et l’histoire, ou quand l’enfer est pavé de bonnes intentions

Nous n’avons pas nécessairement et à priori de problème politique avec Alexis Corbière. Nous ne le détestons pas, lui et les camarades de son parti, pour ce qu’ils sont, une certaine partie de la gauche française, ou pour ce qu’ils pensent sur les grands sujets de tourments de la société française actuelle. En revanche, nous avons plus de mal à apprécier les diverses sorties historiques de l’homme politique parisien.

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La maladie congénitale de « Secrets d’histoire »

Capture d'écran de l'émission "Secrets d'histoire" "Danton : aux armes citoyens", diffusée le 14 juillet 2014. Portrait de Georges-Jacques Danton par Constance-Marie Charpentier (1792)

Capture d’écran de l’émission « Secrets d’histoire » « Danton : aux armes citoyens », diffusée le 14 juillet 2014. Portrait de Georges-Jacques Danton par Constance-Marie Charpentier (1792)

Les lecteurs assidus de ce blog auront depuis longtemps compris que, pour diverses raisons – toutes différentes d’une idiote jalousie de notre part vis-à-vis de son succès médiatique confirmé -, nous ne sommes pas un très grand amateur des productions audiovisuelles « historiques » de Stéphane Bern, notamment ses différents « Secrets d’histoire ». En effet, malgré l’affirmation véhémente d’un intérêt pour « l’histoire des pauvres » à travers le prisme des « grands », dans cette interview, il est clair pour nous que le portrait lénifiant et hagiographique d’un « grand homme » est un aspect prédominant de façon plutôt exagérée dans les différentes numéros de l’émission.

Toutefois, ce n’est pas pour reprendre à l’envie ces critiques déjà exprimées ailleurs – et pas que sur ce blog, mais aussi et surtout par les auteurs du livre Les historiens de garde -, que nous décidons d’occuper les prochaines lignes. Cela serait inutile et témoignerait plus de la rancœur contre le personnage Stéphane Bern qu’une volonté de décortiquer les raisons de son succès et ainsi trouver des parades les plus intelligentes possibles. Décortiquer pour comprendre, peut-être s’inspirer et, in fine, faire plus qualitatif.

De fait, quand bien même nous savons pertinemment qu’un tel problème ne peut être résolu, en fin de compte, que par une action collective et concertée, nous voudrions apporter un élément qui, nous semble-t-il, n’a pas encore été versé dans le débat. Celui-ci résume bien, dans le fond, une certaine façon de mettre en action de la « vulgarisation » historique. Et ce avec tout ce que cela a d’intéressant, mais aussi de perturbant.

Même si nous ne regardons pas avec une assiduité absolue les diffusions de l’émission, par curiosité et un peu d’intrigue, nous nous sommes abandonné à être un téléspectateur d’un soir de « Secrets d’histoire » pour l’épisode spécial consacré à Danton, le 14 juillet dernier. Suite à cela et après une intense réflexion, nous avons constaté qu’il serait possible d’émettre certaines critiques ou de s’interroger sur certains choix, de fond (un procès un peu manichéen de « Robespierre le méchant » contre « Danton le gentil » – et avec les incidences historiographiques et politiques que cela insinue) comme de forme (les présences du ministre de l’Economie Arnaud Montebourg ou du descendant de Danton, Christian Arnoux-Danton, parmi les invités), mais là n’est pas notre propos pour ce billet. Nous voudrions discuter de la structure même de l’émission, de sa conception scénaristique et ce que cela nous dit de la façon dont Stéphane Bern et son équipe de production pensent l’histoire. Nous allons donc nous essayer en quelque sorte à un « méta Secrets d’histoire ».

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Petites réflexions épistémologiques et sur les échelles spatiales

Louis Charles Desnos "Mappe-Monde ou Carte générale de la Terre divisée en deux hémisphères" (1766)

Louis Charles Desnos « Mappe-Monde ou Carte générale de la Terre divisée en deux hémisphères » (1766)

Le site internet Laviedesidées.fr est bien connu pour proposer depuis de nombreuses années, que ce soit en français ou en anglais, des articles critiques ou des comptes-rendus de livres dans la plupart des champs des sciences humaines et sociales. Par ailleurs, depuis le début de l’année 2013, le site s’est associé aux Presses Universitaires de France pour éditer une série de livres thématiques, compilation imprimée d’articles autour d’un sujet précis et parus originellement sur le site. Je suis récemment tombé sur un des ouvrages de cette série, Pour une histoire-monde, sous la direction de Patrick Boucheron et Nicolas Delalande. La lecture en a été passionnante. Cela m’a même fait changer d’opinion sur cet objet historiographique qu’est l’histoire globale. De fait, il y a quelques temps, j’avais eu un avis assez tranché sur l’intérêt de l’histoire globale. « Tout ça, pour ça », en somme.

La lecture de ce livre a été à ce point stimulante que je voudrais proposer deux remarques complémentaires à l’ouvrage, une sur un point précis d’un des articles et l’autre sur l’histoire globale en général.

Comparer des régions et des pays

L’article en question qui amène mon premier commentaire est la recension par Eric Monnet de l’ouvrage de Kenneth Pomeranz La Force de l’Empire. Révolution industrielle et écologie, ou pourquoi l’Angleterre a fait mieux que la Chine. Celle-ci est d’abord parue sur Laviedesidées.fr en janvier 2010, sous le titre « Le charbon et l’Empire ». Lors de sa parution papier, il a reçu un nouveau titre : « L’Angleterre, la Chine et la révolution industrielle ». De fait, l’idée force du travail de Kenneth Pomeranz est de comparer les niveaux de développement de deux territoires donnés, l’Angleterre et la vallée du delta du Yangzi, au début des années 1750. On peut être surpris par le choix comparatif opéré par l’auteur. En effet, Pomeranz tend à mettre en équivalence deux objets qui, s’ils peuvent avoir des points de ressemblance dans le fond, n’opèrent pas sur la même échelle géographique, l’un étant un pays tout entier, l’autre seulement une région.

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