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Chevalerie européenne et Grèce classique : l’étrange mélange historique de Génération Identitaire

GILyon

Logo de la section lyonnaise de Génération Identitaire, Rebeyne

Il y a plusieurs mois de cela, nous avons rendu compte de notre sentiment d’étonnement et de saine colère suite à la découverte de récupérations politiques de certaines personnages ou événements historiques par le parti d’extrême-droite Bloc Identitaire et son organisation de jeunesse Génération Identitaire, désormais connue pour sa manifestation au somme d’un projet de construction de mosquée à Poitiers et pour ses « tournées de sécurisation » dans les transports publics de plusieurs villes. Les cibles étaient alors Sparte, avec toute la mythologie de puissance militaire et guerrière associée à la cité de Lycurgue – récemment réactivée par les films 300 de Zack Snyder – , et la période de la Reconquista espagnole combinée avec la figure française de Charles Martel dans un même élan de diatribe contre une hypothétique menace « d’islamisation » de la France et de l’Europe.

Les quelques brèves lignes qui vont suivre sont en quelque sorte une mise à jour de cet ancien billet, et ce à partir de données récentes. Si les thèmes de prédilection ne sont pas réellement différents de précédemment, on peut malgré tout noter une légère inflexion.

De fait, Génération Identitaire va une nouvelle fois se nourrir au sein de l’Antiquité grecque classique. Cette fois-ci, ce n’est plus un symbole spartiate qui est récupéré, mais directement une institution, l‘agogè. L’étude de cette dernière est un topos commun de l’ensemble des manuels universitaires traitant de la Grèce classique, d’environ 510 à 323, donc la bibliographie est immense. Une simple recherche par mot-clé sur la plateforme bibliographique pour l’Antiquité, Gnomon Online, démontre que l’agogé est un sujet d’étude connu et débattu depuis plusieurs décennies. Pour notre part, nous nous en tiendrais aux quelques pages, 50 à 59, consacrées dans le petit livre d’Edmond Lévy, Sparte. Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaineMalgré la difficulté d’étude d’un sujet complexe tel que l’agogé – les sources, dont Plutarque, étant très tardives – , ce dernier explique très justement que l’institution spartiate porte en elle plusieurs fonctions. Dans un premier temps, sa vocation est civique puisqu’à la fin de l’agogé le jeune devient citoyen, mais aussi éducative, par l’intégration d’un enseignement moral, et pédagogique, par la transmission des savoirs intellectuels utiles au futur citoyen.

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#UnBonLivred’HistoirePourFinkie ? Ecouter Alain Finkielkraut à travers le prisme des « historiens de garde »

Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut

Nous devons avouer que nous n’avons pas une connaissance livresque du travail d’Alain Finkielkraut. C’est sûrement dommage. Surtout que nous avons eu de bons échos de ses premières oeuvres de jeunesse, notamment ses collaborations avec Pascal Brückner. Pour l’instant, notre entendement des écrits et de la pensée « finkielkrautienne » se limite à ses interventions télévisées ou radiophoniques, ses interviews dans la presse écrite ainsi que les opinions de journalistes ou blogueurs (ici et ) à son sujet.

En ce sens les réseaux sociaux, essentiellement Facebook et Twitter, ont cela de merveilleux qu’ils nous tiennent au courant des dernières actualités historiques. Nous ne pourrons donc jamais assez remercier tout ces contributeurs – volontaires et surtout involontaires – à l’avancée de nos connaissances sur certains sujets. Ils sont les pourvoyeurs quotidiens de savoirs ou d’opinions qui nous étaient jusque-là inconnus. Cela a été notamment le cas avec des éléments du débat houleux et passionné suite à la sortie du dernier livre d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse. De même avec l’opération « Une BD pour Finkie » (#UneBDpourFinkie sur Twitter), le titre de ce billet étant d’ailleurs une forme de clin d’œil à cette opération.

Malgré toutes les informations glanées ça et là ainsi que nos réflexions personnelles, ce n’est assurément pas assez pour juger l’ensemble de la prose du philosophe – ce qui ne sera pas, de toute façon, notre ambition dans les lignes qui vont suivre – , mais il nous semble que ce sont des éléments relativement suffisants pour aborder ses dernières productions. En ce sens, il sera nécessaire d’analyser une de ces dernières réflexions historiques à travers le prisme de L’identité malheureuse et de son rapprochement, plus ou moins conscient, avec une certaine pensée réactionnaire. On pensera, par exemple, à l’amitié personnelle, mais aussi et surtout intellectuelle entre Alain Finkielkraut et Renaud Camus, comme le fait remarquer Jean Birnbaum.

De fait, au cours d’une de ces interventions radiophoniques, le 26 avril 2014, l’animateur de Répliques sur France Culture s’interroge sur un sujet bien particulier : « L’histoire de France a-t-elle encore un sens ? ». Ce n’était pas, bien entendu, un monologue, mais un débat contradictoire avec, cette fois-ci, Patrick Boucheron, professeur d’histoire médiévale à Paris 1, et Pierre Nora, historien, directeur de l’œuvre collective Les lieux de mémoire en 1984 et, plus anciennement, directeur de la revue scientifique Le Débat depuis 1980.

Du « sens de l’histoire », approche théorique

Avant même de commencer l’écoute de l’émission et des différentes interventions, une question, bien plus large que le strict cas français, émerge : qu’entend Alain Finkielkraut par « sens de l’histoire » ? Nous regrettons que Pierre Nora et Patrick Boucheron n’aient pas réellement remis en question l’expression de « sens de l’histoire ». La question de l’éventualité d’un possible « sens de l’histoire » est un thème épistémologique important et sérieux. Il mérite qu’on s’y attarde, même pour le nier. Pour la présentation des différentes théories en présence, je renvoie à cet article de la revue Sciences Humaines dans son numéro de juin 2011. (suite…)

Les causes de la guerre de Cent Ans vues par Lorant Deutsch

Crécy_jean_froissard

Bataille de Crécy (1346). Illustration extraite d’un manuscrit des « Chroniques » de Jean Froissart (1337-1404)

Il a quand même pas de chance Lorant Deutsch. En effet, sur le monceau de bêtises qu’il pourrait débiter, il choisit de s’atteler à des thématiques qui font partie de deux questions présentes a la session 2014 de l’agrégation d’histoire, concours qui – avec le CAPES – pourvoit au recrutement des professeurs du secondaire. Comme quoi pour un enseignement actuel qui serait censé ne plus parler de la France pour gloser de l’empire du Monomotapa ou l’Inde des Gupta, les candidats planchent quand même essentiellement sur des thèmes où la France est présente…

De fait, après une petite incise sur Massalia (et donc sur les diasporas grecques), l’auteur d’Hexagone a décidé, au détour d’un raisonnement, de nous avertir de l’existence d’une nouvelle théorie concernant les causes du début de la guerre de Cent Ans. Invité aujourd’hui, 3 octobre 2013, dans l’émission radiophonique, A la bonne heure, d’un autre historien de garde, Stéphane Bern, sur RTL, Lorant Deutsch affirme (vers 7’00″) :

Il [Louis IX] est mort à Tunis… Le dernier endroit de France qu’il a foulé avant d’aller mourir dans les croisades c’est à Aigues Mortes. Et vous voyez cet espèce de rêve perdu des croisades des Occidentaux. Après Saint Louis on va renoncer aux croisades, à reconquérir Jérusalem et d’ailleurs les conflits vont pouvoir se passer à l’intérieur des terres ça va entraîner… La guerre de Cent Ans n’est que la suite logique de la fin des croisades. Les chevaliers se sont étripés entre eux et après avoir essayé d’étriper en Orient.

La guerre de Cent Ans est l’un des conflits majeurs qui figure au programme de la question d’histoire médiévale, Guerre et société 1270-1480 (France, Iles britanniques et marges occidentales de l’empire). Par ailleurs, pour la préparation de cette question je suis actuellement en train de lire le manuel dirigé par Valérie Toureille pour les éditions Atlande. Comme tout manuel de concours, ce dernier, très récent (2013 !), se veut une synthèse au fait des derniers développements historiographiques sur le sujet. En guise de réponse aux affirmations de Lorant Deutsch, je voudrais me permettre de citer quelques extraits de ce dernier ouvrage, entre les pages 47 et 55.

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