l'histoire est un combat

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Lorant Deutsch et les deux universitaires

La métaphore choisie par Benoit Vaillot était, certes, un peu triviale, mais elle a l'intérêt de bien mettre en avant ce qu'est l'histoire "à la Lorant Deutsch", un sous-produit industriel.

La métaphore choisie par Benoit Vaillot était, certes, un peu triviale, mais elle a l’intérêt de bien mettre en avant ce qu’est l’histoire « à la Lorant Deutsch », un sous-produit industriel.

Comme nous l’expliquions dans notre dernier billet, les articles de ce blog se font peu à peu plus espacés les uns des autres. Cela ne revient pas à affirmer que nous nous désintéressons grandement des dernières actualités concernant les usages publics de l’histoire ainsi que des différents acteurs qui s’agitent. Dans les brouillons de ce blog et dans notre esprit, des opinions concernant les prises de position d’Eric Anceau, certaines des questions mises au programme des concours de l’enseignement ou encore au sujet des récentes commémorations du premier conflit mondial, dorment, n’attendant qu’une plus grande amplitude horaire pour être écrits.

Dans ces conditions, nous ne pouvons livrer que des billets dont la conception est relativement rapide, contrairement à la nécessaire recherche, compilation et déconstruction de discours des articles en préparation énoncés précédemment. Par conséquent, nous voudrions revenir rapidement sur la dernière apparition médiatique de Lorant Deutsch lors du talk show, Un soir à la tour Eiffel.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous tenons à signaler que le titre de cet article ne cache aucun mépris larvé pour les deux intervenants, Benoit Vaillot et Thibault Le Hégarat. Pour avoir déjà un peu discuté avec eux sur Twitter, nous savons pertinemment que ce sont des personnes appréciables – au moins historiquement parlant – et qu’elles sont compétentes, le premier étant agrégé d’histoire et le second certifié et doctorant en histoire contemporaine. En outre, le texte [1] expliquant les raisons de leur choix de participer à l’émission est excellent.

Non, le point qui nous intéresse tout particulièrement aujourd’hui se situe plutôt du côté de France 2 et de la société de production de l’émission Un soir à la tour Eiffel, Troisième Oeil productions. Une fois de plus nous voudrions réfléchir à voix haute, dans une perspective métahistorique, à la place de l’histoire et des historiens dans la société française, et ce à travers l’exemple des médias. Par conséquent, nulle opération de « fact checking » ou de déconstruction de la prose ferrando-deutschienne ne sera entreprise ici.

Qui pour porter la contradiction en face de Lorant Deutsch ?

La question que nous voudrions poser peut sembler, au premier abord, relativement idiote : pourquoi les concepteurs de l’émission ont-ils choisi d’inviter Benoit Vaillot et Thibault Le Hégarat et pas d’autres interlocuteurs ? Dans le billet explicatif, Benoît Vaillot met en avant – et c’est de bonne guerre – la publicité qu’accorderait l’association qu’il préside – et dont fait également partie Thibault Le Hégarat – , le Collectif Confluence, comme raison du choix de l’équipe de production. Un peu de mauvais esprit tend plutôt à faire douter d’une telle version des faits, mais cela n’exclut pas l’éventualité. Aucun élément probant ne vient appuyer ou réfuter cette idée.

De fait, n’aurait-il pas été plus probable de penser à une disputatio – avec son plein sens médiéval – entre Lorant Deutsch et ses principaux contradicteurs, notamment ceux directement impliqués dans les polémiques Métronome puis Hexagone, notamment William Blanc, Christophe Naudin et Aurore Chéry (auteurs de l’ouvrage Les historiens de garde) ou encore des membres du collectif Aggiornamento histoire-géographie ainsi que, éventuellement, des représentants du Comité de Vigilance sur les Usages publics de l’Histoire ? Toutefois, cela n’a pas été le cas. Il est donc nécessaire de tenter de comprendre la ou les raisons possibles de cet état de fait.

Est-ce une demande expresse de Lorant Deutsch de ne pas être confronté à ses contradicteurs principaux, ces derniers pouvant être, et ayant été, présentés – à tort ou à raison, ici n’est pas le débat – comme trop engagés sur la gauche du spectre politique français ? Les titres racoleurs d’une certaine presse fortement ancrée à droite ainsi que l’intervention – politiquement opportuniste ou scientifiquement et civiquement sincère ? – de l’élu Front de Gauche Alexis Corbière au cours de l’affaire Métronome, n’ont pas, de ce point de vue, contribués à clarifier et dépassionner le débat. Peut-être est-ce aussi un refus des différents acteurs énumérés précédemment de passer à la télévision.

Une autre hypothèse pourrait être que Lorant Deutsch avait éventuellement envie de sortir de la confrontation historico-politique dans laquelle ses différents écrits l’ont conduit pour tenter de se « (re)faire une virginité » sur le plan scientifique ? De fait, les preuves, tant internes à Métronome ou Hexagone, qu’externes  – comme par exemple des articles de presse – , de son affiliation monarchiste, par l’intermédiaire de ses sympathies pour l’Action Française, et de l’impact que cela a sur sa vision de l’histoire de France, sont trop probantes pour être réfuter efficacement.

Selon cette hypothèse, le but d’une telle manœuvre serait de faire apparaître l’acteur/auteur/propagandiste d’une histoire rance, comme pouvant tenir tête avec des arguments scientifiques à ses contempteurs universitaires, ce qui est d’autant plus aisé lorsqu’il n’y a pas de débat sur le plateau. En somme, en filigrane se profile l’argumentaire que l’histoire façon Lorant Deutsch est équivalente à l’histoire telle que défendue par Benoît Vaillot et Thibault Le Hégarat, représentants du soir de « l’histoire universitaire ». Le tout sanctionné par l’onction médiatico-historique de Franck Ferrand, autre membre bien connu des « historiens de garde ». L’histoire façon Lorant Deutsch serait même en quelque sorte meilleure puisque écrite « avec le coeur » et donc plus apte à captiver le public le plus large possible [2].

L’exactitude, la méthode historique, la rigueur intellectuelle, en somme, en un mot comme en cent, l’amour de la discipline historique comme objet scientifique et pas répertoire d’historiettes plus ou moins moralisantes ou mystificatrices, tout cela n’est donc que fétu de paille pour Lorant Deutsch et ses amis historiens de garde. Nous serions dès lors, encore et toujours, dans le combat titanesque du « bon sens populaire » contre « l’université » (avec tout ce que cela peut avoir de méprisant dans certaines bouches), le self made man sorti du rang contre « l’élite intellectuelle ». Comme les autres « historiens de garde », notamment Franck Ferrand ou, dans une certaine mesure, Basile de Koch, Lorant Deutsch joue la carte – de manière plus ou moins consciente, le débat n’étant pas étant encore totalement tranché – d’un certain anti-intellectualisme bon teint et bien dans l’air du temps de la société française de 2014.

Les historiens à la télévision, y aller ou pas ?

A la lumière de ces éléments, avec tout le respect intellectuel et humain qu’il faut avoir pour les deux intervenants, l’auteur de ces lignes doit confesser une certaine appréhension quant au fait que ceux-ci se soient risqués à l’exercice de l’entrefilet de quelques dizaines de secondes, ces dernières n’étant que le cache-sexe pluraliste et « critique » d’un format – le talk show de divertissement – , qui est généralement conçu comme une apologie de l’invité. Par conséquent, ils ont peut-être été, à leurs corps défendant bien entendu, les « idiots utiles » d’un éventuel plan médiatique de Lorant Deutsch. Nous ne saurions être trop affirmatif, mais c’est le sentiment général que nous retirons du visionnage des séquences en questions dans l’émission. Lorant Deutsch et sa « pédagogie » ont été salués alors que le savoir universitaire a été ridiculisé.

Pour être totalement sincère et honnête avec vous, lecteurs, nous devons également mettre en lumière les biais de notre réflexion, la lutte contre l’épiphénomène Lorant Deutsch et tout ce qu’il charrie autour de lui, étant un cheval de bataille ancien sur ce blog. De même, le travail de William Blanc, Christophe Naudin et Aurore Chéry a toute notre sympathie. Tout cela nous place donc d’un certain côté du débat. In fine, nous ne tendons pas à expliquer que les raisons invoquées par Benoît et Thibault pour chercher à porter le flambeau de la contradiction, étaient mauvaises. Ils ont assurément mis tout leurs coeurs à l’ouvrage. Nul doute dans notre esprit autour de la sincérité de leur démarche. Toutefois, tel qu’il est actuellement, l’espace médiatique autour de l’histoire, est un lieu bien trop semé d’embûches, pour ne pas dire relativement hostile pour le respect de la pensée scientifique. Pierre Bourdieu exprimait déjà bien cela dans une discussion de 1996 autour de la télévision [3]. Le fonctionnement de la télévision – même si ce constat pourrait être étendu dans une certaine manière aux autres médias – entraîne une nécessaire précipitation dans la pensée et donc une réflexion sans nuance. Or, la nuance est le sel de la pensée.

Par ailleurs, généralement les historiens mis en avant sont trop « petits » médiatiquement – au sens de leur popularité en dehors du monde intellectuel – pour peser dans le dispositif télévisuel qui sera mis en place. Certes, ils feront, sans aucun doute, preuve d’agencymais surtout ils vont plutôt subir que choisir, notamment autour des conditions d’enregistrement, de montage et de diffusion. Ils ne pourront donc pas proposer la mise en place des conditions idoines du débat scientifique.

Malgré tout, nous ne plaidons pas, théoriquement, pour un retrait complet des historiens du champ audiovisuel, mais pour l’appréhender à la manière de Foucault ou Bourdieu, c’est-à-dire en faisant céder la télévision aux exigences du débat scientifique et non essayer de réaliser la quadrature du cercle entre les lois de la disputatio historique et celles de « l’entertainment ». Vaste chantier nous en convenons très bien. Peut-être est-ce même absolument utopique et irréaliste en 2014. Il n’en demeure pas moins que cela est, nous semble-t-il, indispensable. En attendant, nous aurons tendance à privilégier le choix d’une méthode de « guérilla », faite d’écriture sur internet, de « bouche-à-oreille 2.0 » et d’interpellations de la presse écrite. Malgré les chaires officielles occupées, les titres et autres reconnaissances, en terme de communication avec le grand public à travers l’appareil médiatique classique, il est clair que la communauté historienne respectant les règles de la discipline est en position de faiblesse. Outre s’en désespérer, il est pour l’instant plus utile d’inventer des réponses en dehors de ce champ.


[1] Th. Le Hégarat et B. Vaillot, « Y aller ou pas ? Retours sur une expérience télévisuelle (1) », Devenir historien-ne. Méthodologie de la recherche et historiographie (5 novembre 2014)
[2] Cette forte référence cardiaque – non évoquée par les protagonistes, mais qui ressort en filigrane dans leur manière de présenter leur travail – n’est pas sans rappeler la maxime en couverture du manuel scolaire d’Ernest Lavisse

L’Histoire ne s’apprend pas par coeur, elle s’apprend par le coeur

[3] P. Bourdieu, « Sur la télévision », Collège de France et CNRS Audiovisuel, 1996. Le passage mentionné ici se situe autour de la 27ème minute. L’ensemble de l’émission est disponible sur Youtube.

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7 commentaires

  1. Cédric dit :

    Je pense, cher Michel, que tu vas un peu dans la facilité en supposant que c’est Deutsch qui aurait choisi ses contradicteurs.
    Je pencherai plutôt pour un sorte d’autocensure des équipes de Capton et Sublet afin de proposer un débat à Deutsch sans que celui-ci ne refuse catégoriquement parce qu’on lui propose comme contradicteur Blanc et consort.
    On peut ensuite regretter cet état de fait mais il faut tout de même féliciter les équipes de production pour avoir fait entrer la contradiction face à Deutsch (ce qui est rarement fait, surtout quand celui-ci est invité pour sa promo).
    Et puis comme, tu l’as rappelé, on connait les positions de Deutsch et de Blanc ainsi que les critiques qu’ils s’adressent mutuellement (Tu es royalistes ! Ouais mais toi t’es gauchistes !). Au final, je pense qu’on aurait eu un débat qui serait vite partie dans l’affrontement et n’aurait rien apporter excepter l’impression pour le téléspectateur que les historiens ne comprennent vraiment rien et qu’ils ne critiquent que des détails (après tout c’est vrai que l’histoire de France c’est les gaulois moustachus, les rois et rien d’autre). On aurait vraiment était loin d’un débat constructif qui aurait pu expliquer l’historiographie et le fait que l’histoire romantique c’est dépassé depuis un petit moment (du point de vue de la recherche scientifique tout du moins).

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    • Michel Deniau dit :

      Cher Cédric,
      Tu as probablement raison dans ton idée d’autocensure. Peut-être cette phrase un poil trollesque était-elle de trop… En tout cas, dans un sens, ce n’est pas plus mal que l’on soit sorti des confrontations de personnes (Deutsch vs Blanc and co), ce qui a permis d’éviter les arguments du type « Non mais attendez ce sont deux couillons encartés qui hurlent pour s’attirer un peu de « buzz »… ». Et donc de montrer au public qu’une communauté plus large était contre Deutsch, même si les chroniqueuses sur le plateau ont bien servi la soupe à propos de l’enseignement de l’histoire…
      Oui on peut constater le léger mieux (enfin le moindre mal…), mais il demeure que c’est encore insuffisant.

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  2. […] Lorant Deutsch et les deux universitaires. La métaphore choisie par Benoit Vaillot était, certes, un peu triviale, mais elle a l’intérêt de bien mettre en avant ce qu’est l’histoire « à la Lorant Deutsch », un sous-produit industriel. […]

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  3. SL dit :

    Bonsoir,

    J’aime bien lire vos billets, notamment ceux contre votre têtes de turc comme le comédien ci-présent, ça me permet de suivre un peu l’actualité « médiatique ». J’aurai d’ailleurs curiosité à lire vos réflexions prochaines sur Eric Anceau et son engagement politique de plus en plus proéminent.
    Pour en revenir à Deutsch et consorts je me permets de vous donner un lien vers un forum de…foot où ça discute justement des usages publics de l’histoire et des têtes de gondole du PAF (tout est parti de la critique faire par Jean-Luc Mélenchon sur le jeu Assassin’s Creed). Comme la plupart des intervenant n’ont aucunement fait d’histoire au-delà du secondaire, peut-être leur avis plus distancé peut-il aussi vous intéresser.
    http://tinyurl.com/oxxcdnz

    Bonne continuation !

    Aimé par 1 personne

    • Michel Deniau dit :

      Merci pour ce commentaire et ce lien, même si je conçois que ma réponse est bien tardive…
      Il est clair que le fait que ces forumeurs « footeux » (sans méchanceté aucune, j’en ai été un dans ma jeunesse…) n’aient pas de formation historique de base peut être un plus puisque cela permet de « sentir le pouls » du public auquel on s’adresse et de voir si « nous » (les historiens et amateurs d’histoire au sens large) sommes compréhensibles pour eux.

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  4. Gilbert Duroux dit :

    Pour ma part je ne mettrais pas de guillemets à idiots utiles. Surtout après avoir lu les explications des deux intervenants sur leur blog. Ils savaient à l’avance quel allait être le dispositif de l’émission, connaissaient les producteurs (producteurs de l’émission de Zemmour par ailleurs), savaient donc que le terrain était plus que piégeux. Qui plus est, ils nous disent qu’ils connaissent les travaux de Bourdieu sur la télévision. Et malgré tout, ils s’en vont jouer leur rôle de caution pluraliste pour permettre à Deutsch de se refaire une virginité.
    Pourquoi ? Par vanité (passer à la télé pour avoir sa minute de gloire) ? Parce qu’on se croit plus malin que tout le monde et capable de déjouer tous les pièges d’une émission montée avec un dispositif bien balisé ?
    Bien entendu, un commentaire de même nature que celui-ci a été « modéré » sur le blog « devenir historien(ne) ».

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    • Cher Gilbert Duroux,
      Je n’interviens pas ici sur le fond de votre échange à propos de la position adoptée par les deux auteurs des billets que vous citez, mais sur votre insinuation concernant la censure de votre commentaire sur Devenir historien-ne :

      Bien entendu, un commentaire de même nature que celui-ci a été « modéré » sur le blog « devenir historien(ne) »

      Vous noterez que non, il n’est pas « bien entendu » qu’un commentaire de même nature soit censuré sur le carnet que j’anime. En outre, je n’y ai vu passer aucun commentaire au nom de « Gilbert Duroux ».

      Deux possibilités : soit vous mentez, dans ce cas ce commentaire est vain ; soit le problème vient de l’anti-spam qui, très (trop) efficace, a tendance à considérer comme indésirable beaucoup de commentaires, y compris ceux des auteurs des billets qui répondent à leurs commentateurs. Je tente d’être vigilant et récupère quasiment tous les commentaires ainsi déplacés par erreur parmi les indésirables.
      Je ne « modère » que les commentaires injurieux et la propagande d’extrême droite – somme toute, les deux sont heureusement extrêmement rares sur em>Devenir historien-ne, ce qui fait que je publie tous les commentaires. Il se trouve qu’en dépit de votre ton un peu péremptoire, vous posiez des questions qui pouvaient mériter débat et réponse des intervenants : ne savaient-ils vraiment pas à quoi s’attendre ? qu’est-ce qui leur permettait de penser que cela se passerait autrement ? Etc. Je n’avais donc aucune raison de ne pas le publier.

      Avant de lancer des accusations de censure, et même si l’objectif était probablement d’appuyer votre propos ici même, la moindre des choses est de contacter le responsable du carnet de recherche pour savoir ce qu’il en est.

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