l'histoire est un combat

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Monthly Archives: juin 2014

Deux mondes qui ne peuvent se comprendre ? Réflexion sur la popularisation à la lecture d’Antoine Prost

Antoine Prost

Antoine Prost

Depuis quelques jours, en plus du redémarrage des lectures pour les concours de l’enseignement, nous avons entamé la lecture d’un nouvel ouvrage d’épistémologie de l’histoire, Douze leçons sur l’histoire d’Antoine Prost, paru en 1996. Il nous a été chaudement recommandé par Sophie Dulucq sur Twitter. Même si nous ne l’avons pas encore fini – et qu’il n’a donc pas encore été chroniqué dans la section « J’ai lu » – , nous pouvons déjà affirmer que ce livre est un must read. En effet, l’expression y est claire, l’esprit parfois un peu taquin, notamment lorsqu’il parle des « conflits » au sein de la corporation historienne, et le contenu foisonnant et utile.

Lecture critique de quelques passages d’Antoine Prost

Pour l’instant et dans notre optique de réflexion autour de la notion de popularisation de l’histoire, nous en retirons deux passages intéressants. Tout d’abord, Antoine Prost explique [1]

On a pu ainsi soutenir la thèse d’un double marché de l’histoire, comme des autres sciences sociales. D’un côté, un marché académique, où la compétence scientifique est attestée par des travaux érudits et la reconnaissance accordée par les pairs, concurrents virtuels peu enclins à l’indulgence. Ici la valeur est rémunérée par des gratifications symboliques ou morales, puis éventuellement par des avantages de carrière. D’un autre côté, le marché du grand public. Ici, les qualités les plus prisées ne sont point la nouveauté (on peut réécrire le même Jeanne d’Arc tous les quinze ans…), ni l’originalité méthodologique, encore qu’elles puissent constituer un piment intéressant. Ce sont celles qui assurent le succès auprès des profanes : l’ampleur et l’intérêt du sujet, une mise en oeuvre synthétique et élégante, débarrassée de l’appareil critique, parfois la charge idéologique de l’ouvrage et la capacité de l’auteur – ou du service de presse de sa maison d’édition – à susciter des commentaires élogieux. Sur ce marché, le verdict du nombre est souverain : il entraîne des rémunérations en termes de notoriété, de tirages et de droits d’auteur.

On peut mesurer la pertinence toujours actuelle de ces propos lorsque l’on se souvient qu’une des justifications de Lorant Deutsch du bien fondé de ses intentions au cours des différentes polémiques – notamment celle autour de Métronome – était d’intéresser le « grand public », la preuve de l’efficacité de sa méthode figurant dans des arguments comptables et des chiffres de vente.

Plus loin, autour d’un débat entre « pertinence sociale et pertinence scientifique », Antoine Prost affirme [2] (suite…)

#UnBonLivred’HistoirePourFinkie ? Ecouter Alain Finkielkraut à travers le prisme des « historiens de garde »

Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut

Nous devons avouer que nous n’avons pas une connaissance livresque du travail d’Alain Finkielkraut. C’est sûrement dommage. Surtout que nous avons eu de bons échos de ses premières oeuvres de jeunesse, notamment ses collaborations avec Pascal Brückner. Pour l’instant, notre entendement des écrits et de la pensée « finkielkrautienne » se limite à ses interventions télévisées ou radiophoniques, ses interviews dans la presse écrite ainsi que les opinions de journalistes ou blogueurs (ici et ) à son sujet.

En ce sens les réseaux sociaux, essentiellement Facebook et Twitter, ont cela de merveilleux qu’ils nous tiennent au courant des dernières actualités historiques. Nous ne pourrons donc jamais assez remercier tout ces contributeurs – volontaires et surtout involontaires – à l’avancée de nos connaissances sur certains sujets. Ils sont les pourvoyeurs quotidiens de savoirs ou d’opinions qui nous étaient jusque-là inconnus. Cela a été notamment le cas avec des éléments du débat houleux et passionné suite à la sortie du dernier livre d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse. De même avec l’opération « Une BD pour Finkie » (#UneBDpourFinkie sur Twitter), le titre de ce billet étant d’ailleurs une forme de clin d’œil à cette opération.

Malgré toutes les informations glanées ça et là ainsi que nos réflexions personnelles, ce n’est assurément pas assez pour juger l’ensemble de la prose du philosophe – ce qui ne sera pas, de toute façon, notre ambition dans les lignes qui vont suivre – , mais il nous semble que ce sont des éléments relativement suffisants pour aborder ses dernières productions. En ce sens, il sera nécessaire d’analyser une de ces dernières réflexions historiques à travers le prisme de L’identité malheureuse et de son rapprochement, plus ou moins conscient, avec une certaine pensée réactionnaire. On pensera, par exemple, à l’amitié personnelle, mais aussi et surtout intellectuelle entre Alain Finkielkraut et Renaud Camus, comme le fait remarquer Jean Birnbaum.

De fait, au cours d’une de ces interventions radiophoniques, le 26 avril 2014, l’animateur de Répliques sur France Culture s’interroge sur un sujet bien particulier : « L’histoire de France a-t-elle encore un sens ? ». Ce n’était pas, bien entendu, un monologue, mais un débat contradictoire avec, cette fois-ci, Patrick Boucheron, professeur d’histoire médiévale à Paris 1, et Pierre Nora, historien, directeur de l’œuvre collective Les lieux de mémoire en 1984 et, plus anciennement, directeur de la revue scientifique Le Débat depuis 1980.

Du « sens de l’histoire », approche théorique

Avant même de commencer l’écoute de l’émission et des différentes interventions, une question, bien plus large que le strict cas français, émerge : qu’entend Alain Finkielkraut par « sens de l’histoire » ? Nous regrettons que Pierre Nora et Patrick Boucheron n’aient pas réellement remis en question l’expression de « sens de l’histoire ». La question de l’éventualité d’un possible « sens de l’histoire » est un thème épistémologique important et sérieux. Il mérite qu’on s’y attarde, même pour le nier. Pour la présentation des différentes théories en présence, je renvoie à cet article de la revue Sciences Humaines dans son numéro de juin 2011. (suite…)

De la nécessité de défendre LES résistances

Affiche de la série "inspirée de faits réels" "Résistance", actuellement diffusée sur TF1.

Affiche de la série « inspirée de faits réels » « Résistance », actuellement diffusée sur TF1.

On connaissait depuis longtemps l’envie de différents groupes, plus ou moins politiques et de droite comme de gauche, de se servir des épisodes de résistances à l’occupant nazi pour servir leurs causes actuelles en ne mettant en avant uniquement les groupes résistants se rapprochant le plus de leurs opinions. Sur ce blog, nous avons même déjà épinglé, il y a de cela plusieurs mois, des exemples de ce phénomène, un de gauche et d’extrême-droite.

De l’art, bien partagé sur tous les bancs de l’hémicycle, de déshistoriciser les personnages symboliques

Dans le même temps, il a été possible d’observer ces derniers mois une fâcheuse tendance à dépolitiser certains personnages historiques. Si cela peut les rendre plus « acceptables » dans certains contextes, il demeure que cela détruit un pan entier de la personnalité de l’individu en question. A tel point que parfois il n’est plus réellement possible de comprendre les choix et pensées du protagoniste dans toute leur complexité.

On pourrait, par exemple, envisager sous cet angle la récente, février 2014, nomination au Panthéon de différents personnages, notamment par le fait que, lors de l’allocution présidentielle, l’appartenance politique des protagonistes a été effacée. Ils ont été essentialisés comme représentants de grandes valeurs ou thématiques, liberté, égalité, fraternité ou éducation.

Sur la nécessité de défendre la pluralité des résistances

Ces dernières semaines, le téléspectateur que nous sommes a également pu assister à un phénomène intéressant. En effet, depuis le 19 mai dernier, TF1 diffuse une fiction « inspirée de faits réels », RésistanceOutre le témoignage qui va suivre, l’esprit affûté de l’historien aura remarqué la présence d’un singulier. Cela ne saurait être considéré comme anodin. En effet, ce singulier revient à interpréter que les hommes et les femmes qui sont entrés en résistance l’ont fait selon une grille intellectuelle, politique, idéologique identique. C’est comme si LA résistance était un fait unitaire. Cela doit beaucoup à ce qu’Henry Rousso a appelé le résistancialisme. De fait, ce dernier explique [1] que :

A la Libération, […] le général de Gaulle a posé les deux principales pierres de touche : l’évacuation de Vichy et la légitimation de la Résistance, image abstraite, vidée de sa multiplicité historique, dont il dépossède les résistants au profit de la nation « toute entière ».

Outre cette série, certains politiques reprennent cette antienne de LA résistance. Avec les commémorations du soixante-dixième anniversaire du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, la moisson a été, comme on pouvait s’y attendre, plutôt abondante. A la volée nous ne retiendrons que l’exemple de Nicolas Dupont-Aignan, notamment parce qu’on y peut y voir la survivance du résistancialisme gaullien, mais cette thématique d’une résistance unitaire est plutôt bien partagée par l’ensemble de la classe politique française.

Pour ce qui est des faits, certes, chaque individu avait en commun avec son camarade de combat de vouloir se battre pour lutter contre les nazis, mais tous n’avaient pas les mêmes raisons pour cela. Certains étaient des juifs persécutés par le nazisme, d’autres des communistes ou socialistes viscéralement « antifascistes » et d’autres encore patriotes avec le désir de rendre sa souveraineté et sa démocratie à la France. In fine, il devient nécessaire de cesser de sanctifier UNE résistance une et indivisible et de montrer la réalité des faits, c’est-à-dire DES résistances.

En guise de conclusion, nous nous permettons de reproduire ici le texte plein d’intelligence et de vérité de Bernard Kirschen, fils d’André Kirschen, un des résistants mis en scène dans la série historique de TF1.

(suite…)