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Les soldats des guerres de décolonisation, des héros ?

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Les sites traitant d’histoire militaire sont nombreux sur le net. Certains très bons, d’autres moins. Le point commun qui relie à peu près toutes ces publications virtuelles est une fascination sans bornes pour la chose armée. Les soldats seraient, quelque soit le combat en question, des hommes valeureux à qui le grand public ne pourrait que, dans bien des cas, tresser des couronnes de louanges. Toutefois, comme l’a rappelé ce contributeur du Plus du Nouvel Observateur par rapport à l’esthétisation de la mort concentrationnaire nazie, traiter un sujet avec une vague de sentimentalisme ou de lamento dans la voix peut effacer tout le contexte pour ne retenir que l’émotion chez la personne qui recevra la production, écrite ou visuelle, en question. Un tel procédé peut poser des questions.

Pour illustrer cette idée, je voudrais prendre un exemple très récent trouvé sur le net au cours d’une pérégrination. Il s’agit d’un article récent du site Theatrum Belli titré « Hommage aux combattants d’Indochine (11 mai 2014) ». Celui-ci est une invitation de la part d’un « Collectif pour le souvenir des héros d’Indochine » à un événement de commémoration consistant en un « Hommage aux combattants d’Indochine ». Outre cela, les spectateurs de cet événement ne seront pas appelés à exercer un regard critique puisqu’il sera question de faire « Gloire aux héros d’Indochine ! ». De plus, la présence de nombreux militaires comme intervenants ainsi que le parrainage de Jean Luciani, ancien combattant d’Indochine et ex-prisonnier du Vietminh, n’encourage pas, malheureusement, à une vision critique des événements militaires indochinois.

Des combattants héroïques pour une cause héroïque ?

L’héroïsation des combattants amène à faire passer au second plan la raison même du combat, le pourquoi ces combattants décident d’agir en héros. Or, dans le cas indochinois, et plus largement pour les guerres de décolonisation, il ne faut pas oublier que, de manière générale pour les colons et métropolitains et dans une moindre mesure pour les colonisés engagés volontaires, à la fin des années 1940 et au début des années 1950, les soldats se battaient pour maintenir un ordre colonial de plus en plus décrédibilisé, que ce soit dans la colonie, en métropole ou à l’international. Certes, il serait également possible de voir cette guerre comme une volonté française de contenir l’avancée du communisme en Asie dans une période de montée des tensions entre bloc communiste et bloc occidental, mais les accords du 6 mars 1946 mettent en lumière que, au départ, un accord entre communistes vietnamiens et pouvoir métropolitain français est possible. Par conséquent, il est donc nécessaire d’envisager le combat de l’armée française en Indochine essentiellement comme la défense de l’ordre colonial dans un contexte de volonté de reconquête de prestige national après les défaites, tant métropolitaines que coloniales, de la Deuxième Guerre mondiale. Or, à la fin des années 1940, cet ordre colonial, malgré certaines avancées suite à la conférence de Brazzaville dans le cas français, demeurait toujours la domination institutionnelle et économique d’une minorité coloniale blanche sur l’ensemble des populations locales.

Loin de moi l’idée de remettre en cause la valeur combattante des soldats de l’armée française, mais rappeler l’évidence de la raison première de leur combat ne revient pas à dévaloriser l’efficacité des actions entreprises sur le terrain. Il s’agissait de soldats qui ont fait leur devoir. Ni plus, ni moins. Pour ce qui est du qualificatif de « héros », eu égard à la définition canonique donnée par le Robert, il faudrait considérer chaque cas individuel pour affirmer ou infirmer des actes d’héroïsme. Une masse d’individus aussi grande ne peut être essentialisée et qualifiée en groupe de propos flatteurs. Sinon cela peut revenir, comme dans le cas du sanctuaire de Yasukuni, à cacher les méfaits commis par certains sous un vocable global honorant, ici « héros », dans le cas japonais « mort pour la patrie ». De plus, cela serait couvrir du prestige héroïque des hommes, la cause défendue alors que celle-ci peut prêter à discussion en terme de moralité. In fine, même si le combat n’était pas nécessairement honorable, certains hommes ont sûrement agi en ce que l’on peut considérer actuellement comme des héros, mais la troupe toute entière et la cause n’étaient pas nécessairement héroïques.

De quoi Theatrum Belli est-il la voix ?

Enfin, pour conclure, il faut se poser la question du pourquoi une telle mise en scène et surtout s’interroger sur la personnalité du promoteur de cet article, Theatrum Belli. Comme l’indique la présentation du site, Theatrum Belli est né en 2006 sous l’impulsion de Stéphane Gaudin afin, entre autres, de donner à différents publics

« une information riche sur des sujets d’actualité mais aussi sur des thématiques historiques, culturelles, géopolitiques, économiques, mémorielles, informationnelles et stratégiques »

mais aussi de

« participer au rayonnement des armées françaises et des industries de défense françaises et européennes sur le Net ».

Tout cela n’est pas condamnable en soi, bien sûr.

Par ailleurs, à ma connaissance, les informations décelables sur Internet concernant le personnage Stéphane Gaudin sont trop maigres pour affirmer raisonnablement un positionnement politique de sa part. Malgré tout, en cherchant un peu plus d’informations sur le site en lui-même ou sur le compte Twitter dédié, il est possible de trouver quelques rapprochements intéressants et éclairants. De fait, un article très récent, datant du 17 mars 2014, met en avant un papier d’Alain de Benoist intitulé « Du partisan au terroriste global » dans un ouvrage dénommé « Carl Schmitt actuel ». Or, Alain de Benoist est bien connu pour sa participation à la mouvance de la « Nouvelle Droite », mouvement de pensée né suite à la fondation du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), groupe couramment catalogué comme appartenant à l’extrême-droite de tendance plutôt néo-païenne. En passant, on appréciera également la référence à Carl Schmitt, juriste en vue au cours de la période nazie. En outre, sur Twitter plusieurs messages (1, 2, 3 et surtout 4) amènent à penser que Stéphane Gaudin, ou tout du moins la personne qui gère le compte Theatrum Belli, adopte plutôt une ligne pro-russe au sujet des événements actuels en Crimée. Ce qui est également le cas d’une large partie de l’extrême-droite actuellement. Enfin, le relais par Theatrum Belli du texte du « Communiqué du Comité National d’Entente sur le transfert des cendres de Jean Zay au Panthéon » , la détestation de Jean Zay étant une des marottes d’une partie, notamment ancienne combattante, de l’extrême-droite – même si la mise en retrait de deux associations d’anciens combattants vis-à-vis du communiqué rend nécessaire une certaine nuance sur l’éventualité d’un axiome ancien combattant = extrême-droite – , renchérit l’hypothèse de la possibilité de liens, plus ou moins forts ou ténus, entre Theatrum Belli/Stéphane Gaudin et l’extrême-droite. Cela commence à faire beaucoup d’éléments accusateurs.

Néanmoins, étant donné que faire de la réseauite aiguë n’est jamais un bon principe et que l’exemple de l’iconoclaste Jacques Sapir tend à démontrer que le dossier ukrainien n’est pas un marqueur idéologique aussi clair que ce l’on pourrait penser, tous les exemples présentés ne permettent pas d’affirmer avec certitude que Stéphane Gaudin et Theatrum Belli sont, de près ou de loin, affiliables à des courants d’extrême-droite. De plus, le fait qu’une association d’anciens combattants, le CNC, même si certaines de ses manifestations au mois de mai 2014 fleurent bon la nostalgie de l’Algérie française, publie également l’affiche de la journée tend à faire penser que Theatrum Belli n’est peut-être pas le lieu de création de cette même affiche, uniquement un diffuseur. Il n’en demeure pas moins que, d’où qu’il provienne, le cas de cet hommage aux « héros d’Indochine » quelque peu réactionnaire et elliptique ne lasse pas d’interroger…

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