l'histoire est un combat

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Monthly Archives: mai 2013

De la pertinence de l’anachronisme en Histoire

z2anachronisme_1_ponzo_3DC’est une conversation électronique privée avec un historien français à la retraite, dont je tairais le nom, qui m’a donné l’idée d’écrire ce vite dit. Au départ, j’interrogeais mon interlocuteur sur la pertinence ou non de ma « théorie » sur le génocide et sa réponse a été relativement surprenante. Pour plus de clarté je reproduis ci-après la phrase la plus intéressante du message.

Je comprends votre initiative mais je la trouve un peu risquée : on peut et on doit faire de l’anachronisme sinon pas de lutte des classes avant Marx ou guizot ! Pas de capitalisme avant 1800, etc.

Pour cette personne, l’anachronisme n’est pas un gros mot dans la bouche d’un historien et elle affirme même qu’en user est un devoir pour permettre de mieux saisir les sociétés passées. Aussi loin que je me souvienne, il m’a toujours été enseigné, que ce soit dans le secondaire ou dans le supérieur, que l’anachronisme était l’interdiction suprême faite à l’homme de bien lorsque l’on étudie l’Histoire. A ce propos, je ne résiste pas à citer un extrait de Combats pour l’Histoire de Lucien Febvre. Ce dernier expliquait (p. 141-142) :

Placer en concurrence vingt et une sociétés, c’est vouloir commettre vingt et une fois multipliées par vingt et un le péché capital, le péché irrémissible d’anachronisme.

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Un génocide des Hereros en 1904-1905 ?

herero genocideDans notre dernier article j’aannonçais qu’une certaine révision de la qualification génocidaire de la répression de la police allemande contre le soulèvement des Hereros, pourrait être nécessaire. Tout d’abord cette thématique de la répression des Hereros comme phénomène génocidaire semble aujourd’hui historiographiquement admis. Je ne citerais pour preuves que deux exemples récents, les pages 198 à 201 de Les sociétés coloniales à l’âge des empires (1850-1960) dirigé par Isabelle Surun et l’ouvrage de Jérémy Sarkin-Hughes Germany’s genocide of the Herero. Kaiser Wilhelm II, his general, his settlers, his soldiersCette idée semble remonter au rapport Whitaker pour l’ONU de 1985, même si celui-ci n’a pas été voté et que la définition de génocide demeure celle de 1948. Politiquement, depuis 2004 l’Allemagne reconnaît sa responsabilité dans le génocide des Hereros.

Dès lors que l’on commence à s’intéresser à ces événements et à sa qualification génocidaire, on se retrouve face à une citation du commandant allemand de l’époque, Lothar Von Trotha. L’interrogation du contenu de ce document va être ma principale tâche dans le présent article. De fait, dans un ordre daté du 2 octobre 1904 l’officier affirme ceci :

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Du génocide

genocideDans l’inconscient collectif occidental contemporain, la notion de génocide est une question très présente. Celle-ci est par essence même liée aux exactions nazies, notamment le génocide des populations juives. A partir de cela, et probablement avec la bénédiction du caractère imprescriptible du génocide, certains auteurs, historiens ou non, ont cherché à trouver dans le passé des exemples de politiques à tendance génocidaires. Les exemples les plus connus sont les théories autour du « génocide vendéen » par les armées de la Révolution, théorie défendue par Reynald Sécher depuis les années 1980, des exactions du général Von Trotha suite à la révolte des Hereros et des Nama dans le Sud-Ouest africain allemand en 1904-1905 (je reviendrais sur sa qualification génocidaire dans un prochain article) ou les massacres de l’armée américaine, commandée par le général Smith, lors de leur conquête des Philippines entre 1898 et 1902.

Toutefois, ce n’est pas pour parler de ces cas que je prends le clavier aujourd’hui, même si une certaine révision du cas herero me semble intéressante. De fait, mon attention est attirée aujourd’hui par un article paru sur le portail d’informations créé par Robert Ménard, Boulevard Voltaire. Ce texte se nomme « Les génocides qu’on dénonce et les autres… » et est signé Franck Talleu, « Père de famille en colère » et surtout Directeur de l’Enseignement Catholique de Soissons, Laon et Saint-Quentin. Outre la stupide et inutile volonté manifeste de créer une « polémique » en assimilant les communistes soviétiques des années 1930 aux communistes français et au Parti de Gauche actuels et un tacle tout aussi inutile sur le fait que le gouvernement n’ait pas fait « devoir de mémoire », l’auteur attire l’attention sur le fait que l’Holodomor, les réquisitions de grains et nourriture organisées en Ukraine par le pouvoir stalinien au cours de l’hiver 1932-1933, devrait être qualifié de génocide. Cette revendication est clairement affirmée, par exemple, par l’Encyclopedia Britannica, Valentyna Boryssenko ou encore par Roman Serbyn.

Le débat a, comme il était prévisible, récemment rebondit politiquement sur fond de lutte entre le parti pro-européen de l’ancien président Victor Ioutchenko et la formation politique de l’actuel président pro-russe, Victor Ianoukovitch. Dans le même temps, l’Union Européenne éditait une résolution sur « la commémoration de l’Holodomor, la famine artificiellement provoquée en Ukraine (1932-1933) », où l’institution s’appuie sur la définition de l’ONU tout en ne qualifiant pas l’Holodomor de génocide.

Avant de s’intéresser aux détails de l’affaire rappelons les différentes définitions, de Raphaël Lemkin et du Haut Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU, du terme de génocide. Selon Lemkin, dans son livre Axis Rule in Occupied Europe paru en 1944, le génocide est :

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