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Retour sur une contribution sur la « guerre totale » dans Guerres et Histoire n°9

Couverture du numéro 9 de "Guerres & Histoire"

Couverture du numéro 9 de « Guerres & Histoire » (octobre 2012)

Pour ce nouvel article je voudrais mettre en lumière une revue que j’ai eu la chance de découvrir grâce à un (heureux) cadeau de Noël, Guerres & Histoire. J’ai donc en ma possession le n°9 de cette revue et dans un premier temps je dois saluer la très bonne qualité générale de la revue grâce à la qualité des rédacteurs, mais aussi les sujets abordés. Mention spéciale pour le dossier principal « Le pétrole. L’arme noire qui a fait gagner les alliés » qui, malgré un titre un peu « racoleur », a le mérite d’envisager les opérations militaires du second conflit mondial sous un angle peu commun, qui m’était en tout cas inconnu, celui de l’approvisionnement du pétrole. Pour ceux qui seraient intéressés par cette thématique, je recommande la vision de cette courte introduction de la thématique par Jean Lopez, directeur de publication de Guerres & Histoire.

Si je peut comprendre que cela puisse faire partie d’un topos pour les amateurs ou spécialistes d’histoire militaire, et donc qu’il n’y aurait dans Guerres & Histoire que du recyclage de publications passées et non un réel travail de recherche inédite, mais pour un néophyte comme moi, l’effort de vulgarisation est salutaire. Le positionnement sur « l’inédit » n’est peut-être après tout qu’un regrettable effet de manche éditorial et non une duperie caractérisée de la part de la rédaction. Cela serait aux principaux acteurs (rédacteurs et éditeur) de répondre à cette question.

Ce n’est pas toutefois de cela dont je veux parler ici. A la page 34 je suis tombé sur un encart, dans la section « Vos questions à la une » (autre bonne surprise d’ailleurs) , posant cette question :

La guerre totale a-t-elle été « inventée » par la France lors des guerres de la Révolution ?

Je reproduis ci-après l’ensemble de la réponse de Laurent Henninger pour la clarté du débat que je veux introduire ensuite.

Cela fait partie des lieux communs de l’histoire des guerres : par sa violence, la Révolution française aurait inventé la « guerre totale ». Ces dernières années, les historiens ont commencé à faire un sort à ce concept inventé par Ludendorff au sortir de la Grande Guerre, repris ensuite à des fins de propagande par Goebbels en 1943, mais jamais véritablement défini. Pour clarifier les idées, signalons que l’historien Thierry Widemann propose de distinguer la guerre « totale » (placer sous tension l’ensemble des composants d’une nation – économie, industrie, population, culture, arts, etc – pour réaliser certains buts de guerre) de la guerre « à but absolu, dans laquelle on cherche certes à détruire l’adversaire sans merci, mais sans pour autant procéder à cette mobilisation totale chez soi. Rien qu’avec cette nuance de taille, on peut effectuer pas mal de tri. Revenons à la Révolution et examinons sous cet angle les caractéristiques des guerres qu’elle a menées.

– La mobilisation totale des hommes et des ressources ? Pas tant que ça. Hervé Drévillon a montré que cette double mobilisation fut encore plus importante, au début du XVIIIème siècle, dans les dernières années de la guerre de Succession d’Espagne, sous le règne de Louis XIV, tant en valeur relative qu’en valeur absolue.

– L’accroissement de la taille des armées ? Oui, mais il n’y a pas vraiment d’accélération sous la Révolution. Le processus est en réalité continu depuis le XVIème siècle. Et la « milice » mise en place sous Louis XIV (toujours lui !) pour compléter et seconder l’armée régulière annonce la conscription.

– Le déferlement de masses populaires « politisées » et « fanatisées » sur le champ de bataille ? Cela avait déjà été pratiqué par les Anglais durant leur guerre civile, au XVIIème siècle, et par les Américains durant leur guerre d’indépendance, quelques années avant 1789.

– Le « déchaînement » de la violence ? Les guerres de la Révolution et de l’Empire ne sont pas plus violentes que celles qui les ont précédées en Europe. Mis à part, bien sûr, les combats de guérilla et de contre-guérilla en Vendée, en Espagne, en Calabre etc., mais il s’agit alors d’un autre problème, car toute guerre de ce type est marquée par un déchaînement de sauvagerie. Les répressions des révoltes populaires par les monarchies européennes ont aussi toujours été d’une terrible brutalité. La prétendue « guerre en dentelles du XVIIIème siècle est une légende cachant d’authentiques boucheries. Les armées de la Révolution n’ont pas été plus sauvages que leurs devancières monarchiques. Si l’on fait la somme de ce qui vient d’être dit, l’on conclura que le cliché des guerres de la Révolution française comme début de la « guerre totale » est tout simplement faux.

Je prends acte des définitions proposées par Laurent Henninger. Etant donné que mon marronnier historique personnel est la Grèce antique, je voudrais m’interroger dans les lignes qui vont suivre sur la possibilité, ou non, d’interpréter une des guerres les plus importantes de l’époque classique, fin du VIème-fin du IVème siècle avant notre ère, la guerre du Péloponnèse, comme une guerre totale. Le choix de ce conflit n’est pas dû au hasard puisque, comme le montre cette carte, il voit s’affronter un nombre important de belligérants sur une période, malgré de nombreuses coupures, d’environ trente ans, de 431 à 404. Par ailleurs, la recherche a démontré qu’il existe une sorte « d’avant » et « d’après » la guerre du Péloponnèse dans la pratique militaire grecque. Ce champ de recherche est malgré tout complexe à investir puisque les sources sur les opérations mêmes sont, hormis les récits de Thucydide et dans une moindre mesure de Diodore de Sicile, assez rares. De même, si Aristophane nous fait connaître la mentalité des habitants d’Athènes pendant la guerre, il est difficile d’en tirer des arguments, ou tout du moins des hypothèses, sur la « politique » d’Athènes au sujet d’une implication des formes culturelles dans le but de mobiliser la population pour la guerre contre Sparte. De plus, les détours comiques d’Aristophane peuvent laisser perplexes sur l’ampleur de la véracité de ses écrits. La plupart des exemples et arguments qui vont exposés ci-après ont pour cadre Athènes, non par athénocentrisme forcené de ma part, mais uniquement parce que c’est, de loin, la cité pour laquelle les sources sont les plus fournies.

Malgré toutes ses difficultés apparentes reprenons les différents points soulevés par l’article. D’abord l’économie. En prologue il faut rappeler que dans de nombreux cas la production monétaire grecque est liée à des besoins financiers pour le paiement des campagnes et des armées. C’est l’hypothèse la plus communément admise scientifiquement, mais pour plusieurs débuts d’émissions il est impossible d’être sûr à 100% de l’origine militaire de la frappe. Le cas des premières monnaies de la cité thessalienne de Larissa, abondamment traité dans mon Master, n’est qu’un cas parmi tant d’autres. Il demeure que pour les cités grecques la guerre est un poste de dépenses important. Pour en revenir à la guerre du Péloponnèse, la mention de l’établissement de l’eisphora par Thucydide (Guerre du Péloponnèse, III, 19, 1), celle-ci étant une contribution exceptionnelle pour le financement de la guerre, pour la poursuite du siège de Mitylène en 428, ou peut-être un peu avant, est un élément attestant du conditionnement d’une partie de l’économie, la fiscalité, aux contraintes de la guerre. On retrouve la même volonté d’une fiscalité tournée vers le financement de la guerre avec l’institution des liturgies, notamment la triérarchie, existant depuis le premier quart du Vème siècle avant notre ère. Les manipulations monétaires, expédient bien connu des monarchies anglaise et française de la guerre de Cent Ans, est également un élément important dans la capacité d’un Etat à financer la guerre et, ainsi, mettre un pan de l’économie de la cité au service de la guerre. Le meilleur exemple de manipulation monétaire nous est, encore une fois, apporté par l’histoire monétaire athénienne. En effet, Aristophane nous apprend, aux vers 718 à 726 des Grenouilles, l’existence, vers 405, de monnaies d’argent « fourrées », c’est-à-dire remplies de bronze pour en faire diminuer l’aloi et ainsi économiser du métal argentifère.

Dans le cas de l’industrie, même si une certaine historiographie a mis en avant une telle hypothèse, il est difficile de souscrire à l’éventualité d’une guerre totale pour la simple raison que, en temps de paix ou en temps de guerre, les cités grecques ne contrôlent pas la production des biens. Pour s’en convaincre on ne prendra que l’exemple des mines d’argent du Laurion à Athènes. En effet, la cité fait exploiter, de manière très encadrée, les mines à travers un système d’adjudication des concessions minières. Athènes ne fait donc que tirer profits d’un système qu’elle encadre et encourage certes, mais dont elle ne maîtrise rien dans les faits.

La guerre du Péloponnèse est également un poste d’observation intéressant l’investissement des populations. Certes, si l’ensemble des composantes des sociétés, les femmes et les vieillards notamment, ne sont pas réquisitionnées pour la guerre, il n’en demeure pas moins que la poursuite des opérations en hiver, donc hors de la période habituelle de la guerre, ainsi que l’emploi de plus en plus massif de mercenaires (pour des raisons de multiplicité des opérations et de comblement des pertes humaines) démontrent un investissement fort des sociétés en ce qui concerne les populations. Enfin, les arts et la guerre en Grèce ancienne est une thématique que je maîtrise trop mal pour en parler de façon assurée.

Pour conclure, à la lumière des quelques éléments de réflexion apportés ici, je ne saurais affirmer avec une confiance totale la validité complète du concept de « guerre totale » dans le contexte de la Grèce ancienne, mais cela me semble être une hypothèse à creuser, même s’il s’agit au final de la réfuter. En effectuant quelques recherches sur cette thématique, je viens de découvrir l’ouvrage de Michel Debidour, Les Grecs et la guerre : Vème -IVème siècles. De la guerre rituelle à la guerre totale paru en 2002. Si j’ai le temps cela pourrait être une de mes prochaines lectures. Si c’est le cas je tâcherais d’en parler ici pour donner une suite à ce début de réflexion ici présent.

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